Constructions verbales de don et de réciprocité

L’opération est consacrée à l’expression linguistique des notions de DON et de RECIPROCITE dans la perspective de la linguistique cognitive (dans la lignée des travaux fondateurs de Langacker (1987, 1991)) et en particulier des grammaires de constructions (Goldberg 1995).

Elle se situe dans le prolongement de travaux déjà effectués dans le cadre du précédent quinquennal, mais comporte de nouvelles extensions: i) les études de ces notions, réalisées sur de nombreuses langues sont étendues à d’autres langues dans une perspective typologique et ii) les études menées sur le français contemporain sont complétées par des études diachroniques visant à décrire l’évolution de l’expression de ces notions.
La notion de DON, centrale dans la langue, est appréhendée ici à travers le schéma de transfert, dont on fait l’hypothèse qu’il correspond à un niveau d’analyse conceptuel intermédiaire entre la notion sémantique et son expression linguistique. Ce qui caractérise le transfert associé au DON est qu’il est asymétrique. Il implique plusieurs actants (la Source du transfert, la Cible du transfert, l’Objet du transfert), mais aussi une direction orientée de la source vers la cible.
Ce schéma, outre sa réalisation dans la construction prototypique (qqn donne qqch à qqn), se prête à diverses extensions plus ou moins métaphoriques, qu’on peut décrire en termes de a) grammaticalisation (donner à voir/entendre/penser), b) de lexicalisation (donner le ton, donner le la, donner du grain à moudre, du fil à retordre), ou de c) constructionnalisation (donner sur la cour). Ces extensions ne sont pas spécifiques au français, elles se retrouvent dans de nombreuses langues appartenant à des familles très différentes comme l’ont montré les études à paraître dans. Les travaux menés permettent d’étendre l’étude à de nouvelles langues selon les compétences des collaborateurs (sur le Khmer en particulier). Sont aussi menées, dans une perspective diachronique, des études visant à décrire l’évolution du verbe donner en français depuis ses origines. Enfin, il s’agit, sur la base de ces matériaux, d’approfondir au plan théorique la notion de construction à l’interface entre la syntaxe, la morphologie et la sémantique.

A la différence du DON, la RECIPROCITE, autre notion étudiée dans cette opération, est une relation symétrique. On peut considérer que cette notion est instanciée par un schéma de transfert d’un type particulier (sans présence obligatoire d’un objet) : un transfert « symétrique » donnant lieu à de multiples constructions syntaxiques dans les langues (constructions pronominales réfléchies (se V), constructions réciproques l’un l’autre, mutuellement) ainsi qu’à des lexèmes spécialisés considérés comme étant intrinsèquement réciproques (cohabiter, collaborer). Des expérimentations portant sur les interprétations de constructions comitatives (contrastant des prédicats intrinsèquement réciproques (Jean cohabite avec Marie) avec des prédicats collectifs (Jean manifeste avec Marie) et distributifs (Jean témoigne avec Marie)) ont mis en évidence des différences de traitements liées aux lexèmes verbaux : le taux de reprises anaphoriques des deux référents varie selon l’interprétation du prédicat (distributif > réciproque > collectif). Des expérimentations complémentaires avec les constructions plurielles associées (Jean et Marie cohabitent/ manifestent/ témoignent) vont dans le même sens. La polysémie de ces différentes classes de verbes et de leurs constructions est étudiée en détail sur un corpus (Frantext) pour identifier précisément les paramètres discursifs guidant l’interprétation référentielle des énoncés de manière à caractériser les vecteurs lexicaux et constructionnels de la notion de réciprocité.

Ces deux notions de DON et de RECIPROCITE sont particulièrement intéressantes à étudier dans le cadre des grammaires de construction qui permet de saisir leurs extensions de sens et leur polysémie dans un cadre unifié. Les études qui seront conduites dans cette opération doivent permettre d’enrichir la caractérisation générale du schéma de transfert. Les notions de DON et de RECIPROCITE sont associées respectivement à des schémas de transfert asymétrique et symétrique. L’enjeu plus vaste de cette opération est de décrire comment ces notions s’articulent au niveau du schéma de transfert en explorant le rôle de l’asymétrie ou de la symétrie dans l’organisation des relations actantielles.